"La fontaine eut des noms divers : fontaine Latapie, fontaine Gabard,
Femme au puits, Dame blanche. Elle fut longtemps aussi emblématique
de la ville de Pau que la statue d'Henri IV.
Quantités de cartes postales ont fait connaître au loin
la grâce de son visage et du mouvement de son torse, au-dessus
du drapé ondoyant qui entoure ses jambes.
Pourtant, dans mon enfance, mon quartier étant éloigné du sien,
je ne la voyais pas souvent, hormis pendant les années de lycée,
où je l'apercevais du car qui nous conduisait à midi au réfectoire.
Mais l'aurais-je vraiment remarquée si elle n'avait été, au cours
de certains printemps des années cinquante,
entièrement peinte en rouge vif ?
C'était encore l'oeuvre des conscrits. Après avoir, en bandes,
endiablés par leurs libations, fait rire ou terrorisé les passants,
et pourchassé les filles, ils allaient régulièrement
déshonorer la Dame blanche.
L'outrage fait à sa blancheur ne suscitait alors en moi
qu'une perplexité amusée, et comme un soulagement ;
il signifiait que les rites étaient accomplis et que je ne risquais plus,
jusqu'au printemps suivant, d'en être moi-même la victime."